DONATIVO

 

Le thème concerne le « donativo » mais aussi la fâcheuse association d’idées que font certains pèlerins entre une exploitation « professionnelle » du chemin et escroquerie, abus ou je ne sais quel autre qualificatif blessant. Bien sûr dans le deuxième plateau de la balance se trouverait le « donativo » comme « Label » de charité, d’honnêteté et de sincérité. En fait Il n’y a pas d’opposition, en revanche peut-être un besoin d’explications ? Beaucoup d’hébergeurs professionnels sur le chemin, selon les circonstances, nourrissent et logent gratuitement certains pèlerins sans le crier sur les toits. Associer le « donativo » à un manque de générosité des hébergeurs professionnels est une erreur de pèlerin n’ayant pas pris le temps de fonder sa « spiritualité » sur une étude un peu approfondie. Donc prenons le temps et penchons-nous sur ce qu’est un « donativo » !

A l’origine, ce terme espagnol que l’on pourrait traduire par « don » ou « contribution » était exclusivement réservé à la contribution que l’on donnait dans les accueils « chrétiens » (églises, couvents, monastères etc…) sur le chemin espagnol, non pas par opposition, mais par différenciation des accueils municipaux qui eux avaient un « tarif établi » et souvent modeste (mais cela change, car les temps changent). Précisons que « donativo » ne veut pas dire « je donne ce je peux » et encore moins « c’est gratuit » mais étonnamment « je donne ce que je veux », car si ma bourse est bien pleine comment expliquer à ma propre conscience que je donne moins que la somme théorique nécessaire à la couverture des frais ?
Profiterais-je d’une situation pour « gagner » quelques sous alors que j’ai les moyens ? Ou au contraire puis-je saisir l’occasion pour aider la structure à recevoir ceux qui n’ont justement pas les moyens ?
D’un autre côté, partir sur le chemin sans aucun moyen, comptant exclusivement sur la générosité et la charité chrétienne est aussi un calcul que ma conscience a du mal à interpréter ! Même au Moyen-âge, les pèlerins ne partaient pas sans une certaine bourse ! Éventuellement, il donnait du temps de travail car si l’hôte se doit d’être généreux, cela n’est pas non plus interdit au pèlerin.


La traduction française du terme pourrait être « libre participation aux frais ». Et des frais il y en a. Ils peuvent être quantifiés facilement et chacun peut les apprécier à, en théorie, leur juste valeur. Bien sûr, une famille d’accueil recevant trois pèlerins dans le mois et un gîte en recevant deux cent cinquante n’ont rien à voir. Si le premier le fait juste pour rendre service et c’est très bien, le second le fait juste pour vivre et ce n’est pas illégitime non plus. Le premier a un autre boulot ou une retraite à côté et pas d’investissement, le second est occupé à plein temps et doit, quoi qu’il arrive, assumer toutes ses charges. Il est de notoriété publique qu’on ne fait pas fortune en tenant un gîte et beaucoup d’hébergeurs ont nécessité d’avoir un revenu financier annexe sous forme d’un conjoint qui travaille ou une activité complémentaire. S’il n’y avait que des familles d’accueil ne recevant que trois pèlerins par mois sur le chemin, comment absorber et répondre aux attentes des quelques 10 000 pèlerins qui sont sur le chemin en France et quelques 100 000 en Espagne ? C’est pour cela qu’il y a des gîtes municipaux et des hébergeurs professionnels. Maintenant, demander que les gîtes à forte capacité aient une exploitation aléatoire financièrement au bon vouloir d’une libre participation aux frais ne peut se concevoir que si ces structures sont garanties (sponsorisées) par un organisme tutélaire capable d’essuyer d’éventuels déficits. S’ils ont les locaux sans frais, s’ils ont les employés bénévoles et si c’est leur vocation, alors oui, il faut qu’ils le fassent. Même si ce n’est jamais sans frais, car ce n’est jamais sans frais, ces organismes tutélaires pourraient s’appeler l’Eglise ou l’Etat. Et ce n’est pas parce que cette Eglise ou cet Etat n’ont pas réellement les moyens d’assumer leurs pèlerins et voyageurs, ni la capacité à satisfaire l’aspiration charitable de leurs adeptes, qu’il faut maladroitement jeter l’opprobre sur les hébergeurs professionnels qui font honnêtement leur travail (en fait cette habitude est relativement limitée). A noter qu’en Espagne, les gîtes municipaux (non donativo mais peu onéreux) réservés exclusivement aux pèlerins ont été et sont encore souvent subventionnés par les collectivités locales : c’est un choix en vue du développement du tourisme et en Espagne, Eglise et Etat ne sont pas à proprement parler séparés (ça change, le Dieu « gestion » est passé par là). On peut d’ailleurs constater un fort développement de l’hébergement privé en Espagne parce que c’est une réelle demande. Le pèlerin moderne tient à un certain confort et à une promiscuité réduite. Sont-ce de vrais pèlerins c’est un autre débat : ce sont des pèlerins ! A noter aussi que bon nombre d’hébergements dans les locaux catholiques du style abbaye, couvent etc… (en France) ne sont pas en donativo, gestion oblige, ou en donativo avec « un minimum de … » et c’est logique. Pourquoi demander par exemple aux moines Trappistes de vendre leur bière en donativo ? La charité chrétienne ne se situe pas à ce niveau. Sans rentrer dans un débat théologique, la charité est « l’amour de Dieu et l’amour de son prochain », autrement dit faire «le bien pour son prochain ». Le « juste prix » peut être une expression de cette charité, tout comme la juste appréciation de libre participation aux frais. Car en vérité, qu’est-ce qui différencie un donativo d’une exploitation privée quant aux charges réelles ? Le « salaire » de l’hospitalier ? Et peut-on en vouloir à ce professionnel de désirer vivre de son travail ? Et tant qu’à faire à peu près bien, gage de pérennité et de bonne réputation, d’autant que s’il est encore un membre « actif » de la société il cotisera et payera des charges sociales expression d’une autre solidarité, la solidarité nationale. ? De plus, tous les ans il continue d’investir pour l’amélioration de son outil de travail. Dans ces réflexions, on voit toute l’ambiguïté du statut de donativo » : exploiter un gîte de forte capacité professionnellement et se déclarer donativo est un « risque financier » et peut-être un « contresens » si l’exploitant n’est pas l’Eglise ou l’Etat. ! Soit vous êtes « famille d’accueil » et pratiquez le donativo, soit vous êtes gîte à temps plein, inscrit sur les divers guides etc…. et vous êtes hébergeur professionnel ! Mais j’encourage fortement les familles à devenir famille d’accueil et à se faire connaître auprès des associations jacquaires, on en a besoin. Il reste aussi heureusement une solution : le statut associatif base de l’économie solidaire. Mais l’association aussi à une contrainte de «gestion saine» malgré le recours au travail bénévole et celui de l’aide apportée par d’éventuelles subventions ce qui s’apparente à une exploitation professionnelle. Lançons un deuxième appel auprès de ces associations jacquaires pour qu’elles osent proposer un accueil, on en a aussi besoin. Au fond on peut constater qu’il n’y a donc pas de réels problèmes quant à la technique financière de gestion d’un gîte : il y a un coût certain variant selon la formule d’exploitation de plus ou moins le salaire de l’hébergeur.
Que ce coût soit ressenti comme élevé par ceux qui brandissent la bannière du « donativo » est seulement leur appréciation du coût de la vie en général et l’expression de leur frustration d’un monde idyllique inexistant. En sachant que n’importe quelle chambre d’hôtel se paye 40, 50 et 70€ en France et une nuitée dans un camping varie de 7 à 18 €, le prix moyen d’une nuitée en gîte, de 12 à 16 €, reste, il me semble, acceptable et modéré. Donc pourquoi en vouloir à un hébergeur professionnel et faire peser sur lui une suspicion de profiteur? A contrario, me permettrais-je de sous-entendre que l’adepte du « donativo » pourrait être un profiteur, ou pour le moins un hypocrite ? NON !


Prendre le chemin et aller à Santiago a toujours et de tout temps représenté un certain budget. Ne pas avoir ce budget c’est avant tout l’assumer et point nécessaire d’en vouloir à la terre entière. Bivouac, générosité des autres pèlerins et des acteurs du chemin, vous y arriverez, gardez confiance, mais de grâce, oubliez votre colère et ne tombez pas dans l’amertume, votre chemin risquerait d’être un « chemin sans issue ». Soyez simple et sincère, ne versez pas dans l’animosité ni la rancœur, ce n’est la faute de personne, c’est juste comme ça, le chemin est avant tout acceptation.

Ceci dit, soyez attentifs à ce que vos hôtes soient honnêtes et respectueux, ainsi que charitables, c’est-à-dire qu’ils prennent soin de vous, qu’ils fassent bien leur travail, qu’ils vous portent attention et soient à votre écoute, car vous n’êtes pas de simples clients, vous êtes des Pèlerins. Partager, notamment du temps, fait partie de leur contrat moral pour donner du sens à leur vie, sinon ils seraient « professionnels » d’autre chose qu’exploitants de gîte d’étape sur le chemin de Compostelle. Dire qu’il n’y a pas de brebis galeuses parmi eux serait une contre vérité, mais « Radio Camino » s’en charge !
Il nous reste à examiner le cas ambigu et anecdotique du gîte privé de « capacité certaine » ayant opté pour l’exploitation improprement appelée « donativo », sous-entendu « ici c’est plus mieux qu’ailleurs » (je suis méchant, je m’en excuse). Il s’agit souvent simplement d’un statut fiscal particulier appelé « complément de revenu familial » Quand vous montez un gîte, si vous possédez déjà une protection sociale parce que vous êtes à la retraite ou que votre conjoint vous couvre, vous ne voyez pas l’utilité de vous inscrire au registre du commerce pour payer des charges sociales. Vous ne le faites donc pas et vous optez pour ce fameux statut fiscal qui vous fera simplement déclarer dans vos revenus familiaux un revenu complémentaire. Vous n’êtes donc pas soumis à un statut professionnel et vous échappez entre autre à la nécessité de percevoir les taxes de séjour au bénéfice des offices de tourisme. A priori, il semblerait aussi que vous échappiez à la réglementation en cours limitant le nombre de lits d’hébergement que vous pouvez proposer. Vous êtes tenu en revanche de déclarer vos revenus avec je pense une certaine limite de chiffre au risque de vous voir taxé comme exploitation professionnelle. Quant à l’assurance professionnelle couvrant votre activité « complémentaire », il faudrait se renseigner plus en avant : un assureur vous demandera un prévisionnel pour savoir où il met les pieds et 3 ou 250 pèlerins par mois ce n’est pas la même chose ! Concurrence déloyale ? Franchement on s’en fout ! C’est anecdotique sur le chemin, l’important est juste de comprendre comment ça marche et puisque la possibilité existe, rien à redire.
Le label « donativo » n’est pas un label de qualité d’accueil, juste un statut fiscal ! Que vous donniez moins d’argent en échange du service qui vous est rendu, vous regarde et regarde cet exploitant. Il est de sa responsabilité de vous offrir quand même un bon service si sa gestion d’exploitation aléatoire le lui permet et de la vôtre, ami pèlerin, de l’estimer. Je connais des gîtes dits « donativo » exemplaires, j’ai entendu parler de certains autres déplorables. Il existe aussi des hébergeurs, rares, qui sont inscrits au RC et payent des charges et ont quand même une exploitation type « libre participation aux frais » ! C’est un choix et on le respecte.(avec admiration ou un frisson dans le dos..). Quoiqu’il en soit la polémique s’éteint d’elle-
même car il n’y a pas matière à fouetter un chat ni de poissons à frire, et donc aussi inutile de pleurer sur le sort de cet hébergeur professionnel qui a choisi son métier, je pense qu’il est heureux de son choix et il n’est pas à plaindre. C’est dans la seule résonance du terme donativo que l’on trouve tous nos paradis perdus, toute notre nostalgie et notre croyance à un idéal pur et réconfortant. Il en serait bien différemment si on prenait l’habitude de dire « libre participation aux frais » ! Il serait plus clair qu’il y a des frais et dans ceux-ci vous seriez plus impliqué à faire travailler l’hospitalier gratis ou pas. En fait, il ne s’agit que d’un choix de système d’exploitation financier et en aucun cas un « label » quelconque. Ceci dit, n’hésitez pas à être généreux dans un donativo, votre spiritualité s’en trouvera d’autant plus élevée que votre portefeuille en sera allégé par cette bonne action.

Maintenant, amis Pèlerins, soyez sûrs que la très grande majorité des hébergeurs du chemin, professionnels, associations, donativo et organismes religieux, exercent tous dans une sorte de vocation et prendront le plus grand soin de vous, c’est aussi dans ce sens que le chemin est et reste charitable. Vous y trouverez générosité, amour et réconfort. Bon chemin.

 

Serge Bouquet – Relais des Jacobins – Cahors

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