Le CHEMIN sur une mauvaise pente ?

 

Au risque de vous décevoir avec ce titre accrocheur, j’entends vous démontrer que le Chemin a encore de beaux jours devant lui. De beaux jours, certes, et un bel avenir, avec cependant cette réserve : le Chemin sera ce que nous en ferons et il est ce que nous en avons fait, NOUS, c’est à-dire MOI !

En effet, force est de constater que dans les multiples et diverses conversations de pèlerins, c’est un peu toujours la faute des autres s’il y a trop de monde, que les gîtes sont trop commerciaux et chers, que les «tourigrinos» (touristas-peregrinos) sont de plus en plus nombreux, que ceux qui veulent réserver ne s’entendent pas avec ceux qui ne veulent pas réserver, que ceux qui ne veulent que des chambres de deux s’estiment aussi légitimes que les autres ou que ceux qui «visitent» ne comprennent pas ceux qui font 35 km/jour, etc…. la liste est longue en y ajoutant les groupes, les bus et les gîtes qui ne «sont pas sur le chemin». Comme si faire 1 km de plus quand on est parti pour en faire 150 dans la semaine était une hérésie.

Dans mon gîte, sur mon mur d’expressions, une des phrases affichées qui suscite le moins de commentaires est la suivante : «Le Chemin ne peut être ce que vous attendez qu’il soit, en revanche, VOUS, vous pouvez peut-être devenir ce que le Chemin pourrait attendre que vous soyez».
Je vous l’accorde, le sens de cette phrase ne vous saute pas à la figure… elle est conçue pour, afin de vous proposer une réflexion personnelle sur votre propre chemin. Dans l’explication de texte la phrase vous interpelle sur vos attentes, qui selon les caractères ne sont pas loin de vos exigences. Derrière ces expectatives se pose la question de comment se sont-elles formées? Question qui est différente de : pourquoi suis-je sur le chemin? Cette seconde approche est très personnelle, intime et en public je ne pose jamais cette question à personne. En privé cela peut se concevoir. La motivation de chacun regarde chacun, cependant : «comment me suis-je formé une image du chemin avant de partir ?» est une interrogation à large spectre pourrait-on dire, et digne de commentaires publics. Autrement dit, comment se construit l’image du chemin, de quelles informations puis-je disposer, où est-ce que je les trouve, qui me les diffuse ? Là, les sources sont multiples et foisonnent.
En effet, le phénomène de mode aidant, qui n’a pas lu un livre, qui n’a pas vu un film, qui n’a pas entendu des amis, qui n’a pas assisté à une réunion, qui n’a pas regardé un diaporama de photos ? Ce qui m’interpelle dans ces différentes sources c’est qu’elles sont toutes issues d’une fantasmagorie (fantôme et allégorie) en quelque
sorte, d’une espèce de lanterne magique propice à l’imagination suggérée par des ombres projetées. J’explique : que ce soit film, littérature, photographies ou récits, la part du romanesque, du chimérique et de ce qui est essence de l’univers du conte y tient une part prépondérante. Cela tombe bien quand il s’agit de narrer une réelle légende (légende réelle)… le Chemin. Dès lors, comment ne pas être déçu, comment ne pas se sentir agacé, comment ne pas se voir «désillusionné» quand la réalité vous propose juste de vivre cette dite réalité ?
Pour choquer un peu, je pourrais m’exclamer : circulez, y a rien à voir sur le chemin, juste à vivre ! Les paysages n’y sont pas grandioses, les chemins souvent recouverts de bitume, les églises sont fermées, payantes ou sont devenues des musées, quand les gîtes ne sont pas surpeuplés ils sont chers, les rencontres souvent banales voire pesantes, etc…. mais voilà, il suffit d’une rencontre, d’un seul gîte, d’une seule petite chapelle, d’un tout petit bout de chemin caillouteux dans une colline paisible pour que la magie opère et perpétue la légende. JE participe en l’alimentant à «institutionnaliser» cette légende. Le chemin est-il devenu une institution ? S’il s’agit de «désigner le processus de formalisation, de pérennisation et d’acceptation d’un système de relations sociales», alors je pourrais dire que nous sommes sur une mauvaise pente…En effet, quid de la créanciale ou credentiale, quid de la compostela, quid des fédérations et associations, quid des guides en tous genres, quid des chartes et des bons comportements, quid du vrai faux pèlerin ou du faux vrai pèlerin, quid de l’estampille Compostelle?
Admettons-le, le Chemin est devenu une institution. Cela rend-il triste ou pessimiste le vieil anar poète romantique aventurier et entrepreneur que je suis ? Eh bien pas du tout ! Parce que la finalité d’une institution est d’organiser un ensemble de règles ou de coutumes pour qu’un but ultime soit à portée d’utopie. Que tout marche bien dans le meilleur des mondes !
Je partage cet objectif. Le chemin est ce pays, le chemin est cette société, le chemin est cet impossible, le chemin est cet imaginaire et je sais que «le chemin ne peut être ce que j’attends qu’il soit». Face à cette ambitieuse aventure, que dois-je relater, transmettre aux futurs pèlerins ? Car une fois arrivé à Santiago, je suis malgré moi en charge de partager la légende, d’abonder le mythe et quelle meilleure manière que celle de montrer «celui que je suis devenu» ?! Car si je n’ai pas changé, ai-je coutume de dire, continuent les kilomètres. Cette utopie est mon changement, ce pays est ma métamorphose, cet impossible est mon élévation, cet imaginaire est ma spiritualité. A quoi sert de prendre le chemin si ce n’est pour grandir ? «J’espère être devenu celui que le Chemin pouvait attendre que je sois.» A défaut de foi, j’ai appris la bonne foi, et si mes actions quotidiennes n’ont pas la noblesse de mon ambition, je me remémore le chemin et j’essaye d’être plus grand, plus généreux, plus tolérant, plus solidaire, plus humain. Autrement dit, le Chemin est toujours devant moi et pas derrière. Comment pourrais-je juste reprendre le train-train de ma vie après cette expérience ? Le vrai pèlerin, en fin de compte, est peut-être celui qui est capable de changer et le chemin peut être aussi ailleurs. Alors de grâce, n’oublions plus cette dimension spirituelle du chemin, partageons-là, démontrons-là !

 

Serge BOUQUET

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